L’IA (intelligence artificielle) est habituellement définie comme un ensemble de technologies informatiques permettant de réaliser des tâches cognitives habituellement effectuées par des hommes. L’IA générative est devenue une des expressions clefs des années 2023/24 et a provoqué un nouvel excès de fièvre dans la Silicon Valley. L’arrivée brutale du robot conversationnel chatGPT a fait de son concepteur – Sam Altman – un dirigeant disruptif et d’OPEN IA, une entreprise à la pointe de l’innovation de rupture.
Nous assistons depuis la fin 2022 à des levées de fonds spectaculaires, à des investissements colossaux de la part des géants de la Tech (Google, Microsoft, Meta, Nvidia…) et à un branle-bas de combat du côté des pouvoirs publics (la France – « start up nation » – veut être un des champions de l’IA…). Par ailleurs, l’IA a commencé à être présent dans notre quotidien puisque l’on peut désormais rédiger sans effort des poésies, des scénarios de film ou des dissertations, créer de toutes pièces des fausses vidéos très réalistes, automatiser la réponse à des mails, bénéficier d’une aide au diagnostic dans le domaine de la santé… Les algorithmes sont en passe de rendre les véhicules autonomes. Ils sont utilisés pour modérer les messages sur les réseaux sociaux, pour mieux détecter les catastrophes naturelles… En outre, l’IA atteint de plein fouet les firmes industrielles et de services, leurs tâches d’organisation et de gestion, ainsi elle semble challenger le rôle et le statut des managers.
Pour les entreprises, les avantages de l’IA sont identifiés et connus (gain de temps dans le traitement de l’information, automatisation de tâches répétitives, accès à des bases de données massives, possibilité de mieux anticiper des changements d’environnement…). L’IA peut également démocratiser l’accès aux connaissances en créant des liens entre des sujets qui étaient jusqu’alors séparés et en mettant en évidence de nouveaux scénarios d’évolution (Eapen, 2023).
Faut-il pour autant adhérer aux prophéties hystérisantes, suivre le troupeau et considérer que l’IA va tout bouleverser sur son passage ? Attention à ne pas succomber à un péché d’orgueil !
En ce qui concerne le gain économique réel, il pourrait rester hypothétique ou se manifester seulement dans quelques décennies. On connait la célèbre boutade du prix Nobel d’économie Robert Solow : « Les ordinateurs sont partout sauf dans les statistiques de la productivité ».
En ce qui concerne les dispositifs de conduite du changement, on est justement dans un domaine où les utopies/dystopies vont se fracasser sur le mur du bon sens et de la primauté des relations humaines. L’impact de l’IA sur la gestion du changement restera pour l’essentiel limitée à l’automatisation des tâches ayant une faible valeur ajoutée.
Une partie du débat est faussée : 1/ par une méconnaissance de l’histoire de l’informatique ; 2/ par des problèmes de définition ; 3/ par la dynamique d’évolution du capitalisme.
1/ La méconnaissance de l’histoire.
L’IA ne peut pas être considéré comme une rupture technologique annonçant une nouvelle révolution industrielle. L’IA doit être replacée dans un ensemble plus vaste qui correspond à l’histoire de l’informatique et de ce qu’on appelle les TIC (Technologies de l’Information et de la Communication). Il y a une continuité dans l’histoire de ce secteur et donc dans l’automatisation de tâches liées au traitement de signes ou de données. Depuis 1946 (date de la conception du premier calculateur/ordinateur par IBM), de nombreuses étapes ont été franchies (commercialisation du premier microprocesseur par la firme Intel en 1971, lancement de l’environnement Windows par Microsoft en 1986, les tous débuts de l’Internet en 1990…), mais ces étapes font parties d’un tout.
2/ Les problèmes de définition.
Une technologie ne peut pas être « intelligente », l’IA ne correspond qu’à l’application et l’enchainement de relations mécaniques (algorithmiques) préalablement définies par ses concepteurs. L’« intelligence artificielle », est un slogan publicitaire promu par des technique de vente qui désigne en réalité des programmes informatiques entraînés pour exécuter des tâches prédéterminées et reproduire le passé de manière efficace. Pour l’instant, l’IA n’a pas de conscience, ne peut pas penser par elle-même ou dévier des normes. Elle ne fait qu’associer des mots en fonction de processus stochastiques. Alors que l’on devrait parler plus raisonnablement d’«intelligence humaine augmentée », le marketing des géants de la Tech a réussi à créer du « buzz » et un nouvel objet qui du coup mérite bien le qualificatif d’ « artificiel ». Les consultant en tous genres ont désormais un nouveau terrain de chasse.
3/ La dynamique du capitalisme.
L’IA n’est qu’une technologie, le moteur d’évolution de nos sociétés reste la recherche du profit (Friedman, 1970). Le changement est impulsé par cette force motrice, même si la performance peut aussi avoir une dimension sociale et environnementale (Freeman, 2010).
Résistons !
Le danger est grand de voir l’émergence d’une IA qui prendrait les commandes des entreprises. La rapidité des progrès techniques nous place dans la position de l’apprenti sorcier (décrit par Goethe) qui lance un sortilège dont il n’arrive pas à maitriser les effets ou dans celle de Frankenstein (une créature créée de toutes pièces par un médecin échappe à son contrôle) imaginée par la romancière Mary Shelley. Dans son livre Nexus, Yuval Noah Harari va plus loin en osant la comparaison avec l’arme atomique : « La décision de bombarder Hiroshima a été prise par le Président Harry Truman et ses conseillers, pas par la bombe. La bombe ne pouvait rien décider. Un système d’armes autonomes alimenté par l’IA peut par contre décider par lui-même qui bombarder. Il peut même inventer de nouveaux types de bombes et de nouvelles stratégies. » Notre fascination pour l’IA et son potentiel de progrès nous rend-t-elle aveugles ? c’est l’avis de Yuval Noah Harari qui ajoute : « Une partie du problème avec l’IA est que les gens ne la perçoivent pas comme dangereuse. Tout le monde redoute les agents pathogènes, c’est-à-dire les virus capables de provoquer une maladie infectieuse. Mais nous n’avons pas cette même horreur biologique de la technologie numérique. Par conséquent nous nous montrons très permissifs à l’égard des logiciels. »
Si au sein des entreprises, il n’est plus possible de distinguer les robots des humains, le collectifs de travail s’effondre. Les êtres humains risquent d’être des proies faciles pour l’IA.
Non ! En tant que dirigeants de collectifs de travail, de business unit ou d’organisations, nous ne voulons pas être éliminés par le capitalisme des plateformes. Il est très important de maintenir, dans les Comités de direction et dans les Conseils d’administration, des personnes qui n’ont pas encore le cerveau broyé par l’utilisation massive des ordinateurs, des algorithmes et des smartphones.
Proposons d’organiser systématiquement les réunions en présentiel, sans Power Point, sans Teams et sans sorcier/gourou (geek) du digital ; une sorte de détox numérique ! Ce serait une arme de dissuasion massive pour éviter des dérives, malheureusement prévisibles et difficilement évitables. 5
Est-on condamné à être dominé par la puissance de calcul et de mémorisation de l’IA ? Le manager de demain sera-t-il une machine (Melkonian, 2018) qui ne fait que reproduire le passé ? L’autoritarisme des petits chefs sera-t-il remplacé par l’anonymat des concepteurs de logiciel et par les voies glacées et impénétrables du codage ?
Les effets à long terme de l’IA sont largement imprévisibles et cette technologie soulève de nombreuses questions : « Cela tient , pour partie, au fait que l’adoption et l’incidence de l’IA sont à un stade naissant et, pour partie, au déséquilibre plus profond entre les vastes efforts de recherche qui font reculer les frontières de la technologie et la recherche plus circonscrite qui vise à comprendre ses conséquences économiques et sociales » (Brynjolfsson & Unger, 2023).
Une fois encore, défendons ici la vision d’un manager porteur de sens, animé par une vision et capable de fédérer des équipes. Si l’on veut que le digital et l’IA facilitent le changement dans les organisations, il faudra paradoxalement, d’un côté, des managers ayant un bon niveau de culture générale (et de pensée critique) et qui maintiennent une certaine distance vis-à-vis de ces outils et, de l’autre, des managers qui bénéficient d’une « intelligence augmentée » par les dernières avancées de la technologie informatique.
Gains de temps et gains de productivité ne signifient pas que le changement sera demain téléguidé par d’obscurs algorithmes. Selon toute évidence, l’expérience et les compétences humaines (morales et cognitives) resteront nécessaires pour élaborer une stratégie, intégrer des données contextuelles, entretenir un relationnel avec les collaborateurs et garantir un minimum de cohésion sociale. Le leadership et la conduite du changement nécessitent le recours à la pensée critique, à une créativité adaptée au contexte, et à l’usage de l’intuition (on connait l’expression : « to think out of the box »). Autant de vertus dont l’IA est dépourvue.
On a pu dire dans le passé que « l’on ne change pas la société par décret » (Crozier, 1979), de la même façon que l’on ne la changera pas par un recours accru au Big Data, aux Machine learning et aux robots (Casilli, 2019). Ce n’est pas une question de générations X, Y ou Z… Il n’y a pas de déterminisme technologique, le digital et l’IA seront ce que l’on en fera. Heureusement il existe de nombreux garde-fous qui font obstacles à l’avènement d’une société complètement digitalisée, déshumanisée et apolitique. Les compétences managériales de base (charisme, courage, empathie, intelligence émotionnelle, sérendipité…) ne peuvent être pas soumises à un processus d’obsolescence liée à la généralisation de l’utilisation de l’IA. La fonction managériale de conduite du changement et de gestion de projets (notamment sur le plan de la stratégie, des contacts humains et du leadership) ne sera pas fondamentalement bouleversée, elle restera relationnelle.
Note
Une première version de ce texte a été adressée à la revue Question(s) de Management, sous le titre : « IA, c’est qui le patron ? ».
Lectures
Benhamou Salima, « Quels impacts de l’intelligence artificielle sur l’avenir du travail ? », Personnel, n°589, pp. 46-49, 2018.
Brynjolfsson Erik & Unger Gabriel, « The macroeconomics of artificial intelligence », International Monetary Fund, 2023.
Casilli Antonio, En attendant les robots, Le Seuil, 2019.
Crozier Michel, On ne change pas la société par décret, Grasset, 1979.
Eapen Tojin Thomas, « Use GenAI to impose scenario planning », Harvard Business Review, 2023.
Freeman R. Edward, Strategic management. A stakeholder approach, Cambridge University Press, 2010.
Friedman Milton, « The social responsibility of business is to increase its profit », The New York Time Magazine, 1970.
Harari Yuval Noah, Nexus, Albin Michel, 2024.
Melkonian Tessa, « Demain votre manager sera-t-il une machine ? », Harvard Business Review, 2018. 7
Mhearban Shamila, « Comment diriger une équipe dans un monde d’IA », Forbes, 2023.
Shelley Mary, Frankenstein, the modern Prometheus, Londres, 1818
Solow Robert, « You can see the computer age everywhere, but in the productivity statistics », New York Times Book Review, 1987.